Très cher,
J'ai vu hier dans mon rêve un chêne. Il était tout petit. A la fin du songe il avait grandi.
Je me suis réveillée en plein milieu de la nuit en me remémorant cette histoire que nous a racontée la vielle Tamou quand nous étions enfants. T'en souviens-tu ?
Tu souris à cette question, n'est ce pas ?
Je sais, très cher, que ta mémoire est souvent défaillante, souvent fuyante aussi…
Je ne me fais pas prier. Je te raconte…
La vielle Tamou avait pris une longue et bruyante gorgée de son verre de thé à la menthe et avait chuchotée avec sa voix étranglée : « Quand vous serez grands, gracieux et ambitieux, imbus de ce que vous êtes et un brin arrogants, pensez à ce vieux chêne sur la colline…
Il était tout jeune quand on arracha les autres chênes pour construire les bâtisses dont vous apercevez les ruines. Il ne comprit pas pourquoi ne subsistait aucun autre chêne que lui, mais prit aussitôt des airs de grandeur.
Il pensait alors qu'il était le plus beau, le plus majestueux de tous et que c'est bien son magnificence qui lui valut le droit d'exister.
Le chêne commençait alors à mépriser les arbustes autour de lui, projetait ses branches dans tous les sens et faisait de l'ombres aux plus belles roses. Il devenait gourmant de surcroîts. Abusait de la nature, de l'eau du ruisseau, des rayons du soleil, de toutes ces petites plantes parasites qui l'entouraient.
Et il devint seul… »
La suite de l'histoire est un nuage confus de souvenirs. Il y avait des oiseaux, des fermiers, des maçons et un tas d'autres personnages. Je me souviens seulement qu'à la fin du récit, le chêne ne savait toujours pas pourquoi il était le seul chêne sur la colline et ne le saura jamais !
Tu te demande peut être pourquoi je te raconte tout cela ?
Tu me manques et je suis seule sans toi, sans les autres…tous les autres.
Il est vrai que durant des années j'ai fait fi de l'amitié et de nos rires d'enfants. J'ai oublié, ou essayé de le faire, les tendres moments de douce complicité. Je me suis perdue dans les tumultes de la vie et étais submergée par les courants imprévisibles de ses rus.
Hier encore je me projetais dans un avenir prédéterminé, ébauché de toute part. Un futur à la fois limpide et heureux. Entourée de ces personnes que j'ai choisies moi-même chemin faisant. Aucune ne s'était imposée par la force du destin ou l'aléa du hasard. Tout était calculé…
…mais les sourires étaient faux !
Il y avait du faux partout. Dans les regards échangés, dans les adieux et les retrouvailles, dans la rosée même du matin…
Te souviens-tu de Nada ? J'ai envie de la retrouver…
Très cher, n'oublie pas le chêne, viens le voir car il est toujours sur la colline. Toujours beau mais mystérieux. Il t'attend…
N'oublie pas la colline, le vent y joue des symphonies mélancoliques au coucher du soleil et les ruines cachent toujours les trésors de notre enfance.
Ah encore une chose ! Tamou fumait du kif en cachette…
Je te siffle une chanson d'automne dans les oreilles et t'embrasse.
Ton amie.